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SEMANTIQUE/L’analyse conversationnelle et les enjeux du modèle

Publié le 2010-01-27 par LAGHA Moez

SEMANTIQUE/L’analyse conversationnelle et les enjeux du modèle

L’analyse conversationnelle et les enjeux du modèle






les valeurs et les modes de référence des deictiques

dans les interactions verbales

-métaphore et quantification du temps et de l’espace

en langue arabe dialectale-





Moez L’AGHA















-SOMMAIRE-

Pages



INTRODUCTION 2

Première partie

1.1.L’enjeu méthodologique d’une sémantique cognitive 8

1.2.Etude de l’espace et du temps 12

1.2.1.L’expression de l’espace 12

1.2.2.L’aspect et les temps verbaux 16

1.2.3.Référence temporelle et référence personnelle 17

Deuxième partie

2.1.Remarques préliminaires 23

2.2.L’expression du temps 25

2.3.L’expression de l’espace et du mouvement 29

2.4.La relation de précédence et la causalité temporelle 31

Troisième partie

3.1.L’analyse conversationnelle et les enjeux du modèle 37

conclusion 44

Convention de la transcription 47

Transcription 48

BIBLIOGRAPHIE 61



















INTRODUCTION





































La recherche linguistique est marquée aujourd’hui par un nouveau paradigme qui tend à redéfinir la vision actuelle de la langue et de la communication. Cette entreprise commence par revoir le statut alloué à la sémantique et à la pragmatique et aspire à créer une corrélation entre ces deux disciplines en focalisant davantage les investigations sur les mécanismes d’interprétation.

Dans ce présent travail nous allons tenter de soulever quelques questions relatives à l’interprétation du contenu ainsi qu’à la définition de la référence. Notre démarche se veut cognitive, questionnant le processus de conceptualisation des déictiques ainsi que leurs conditions d’applicabilité.

Nous concevons les catégories sémantiques comme centrales dans la définition de la référence car la langue n’est pas considérée comme un système autonome mais étudiée dans son rapport immédiat avec la perception, le raisonnement et l’activité interactionnelle.

L’objet de ce travail ne se définit pas dans l’étude systématique des déictiques seulement. Nous aspirons également à discerner une articulation possible entre les signes linguistiques sans contenu lexical, mais dotés d’une valeur procédurale, et les unités qui ont une référence spécifique absolue (contenu substantiel constant).



Le traitement du temps (l’étude de la relation de précédence ainsi que les notions aspectuelles) et l’expression de l’espace sont parmi les thèmes centraux de ce projet de recherche.

L’intérêt de cette étude réside dans la définition même de la problématique qui touche à des questions disparates traitant référence et dénotation. Ce partage de l’espace et du temps dans ses dimensions diverses nécessite un ancrage théorique clair qui nous épargne les spéculations accompagnant généralement ce type d’analyse.



Nous croyons que la détermination de la référence et l’interprétation des énoncés est une opération contingente, pragmatique et circonstancielle. Contingente, parce que le sens, en tant que substance recherchée du signe, est le produit immanent d’une instance. Pragmatique, vu que le concept n’a pas de coordonnées spatio-temporelles (il est à la fois absolu et relatif). Circonstancielle, parce que le degré de cohérence d’un énoncé est déterminé par la situation.



On distinguera trois vecteurs principaux dans la définition du sens : le monde réel, le langage naturel et le système de représentation. Ces vecteurs sont régis par le contexte qui est un ensemble de traits appartenant à une énonciation réelle. Or, peut-on affirmer que les conditions réelles du monde perçu déterminent le choix d’une proposition, ou les propositions imposent-elles une certaine schématisation du monde ?



Nous commencerons notre analyse par étayer la notion du sens et ses corrélats :

Y-aurait il une représentation sémantique pure ? Peut-on considérer le sens comme un tout fragmentaire ou un exprimé qui n’existe que dans son expression ? Le sens est-il en construction ou construit ? La dénotation est-t-elle extrinsèque à l’axe de la référence pragmatique ?

Ces questions seront dépliées sous plusieurs aspects et selon des angles divergents (thèse immanentiste, localiste, représentationnaliste…).

Nous pensons que l’étude du langage ne se résume pas dans le traitement des formes linguistiques et des structures sous-jacentes. En effet, l’intérêt s’avère aussi dans le projet de revoir les différentes projections que le langage a dans l’organisation des rapports sociaux et dans la construction du savoir.

Dans cet espace d’observation nous confronterons nos données aux différentes approches de l’analyse conversationnelle.

Dans la première partie nous tacherons d’expliciter la notion du vouloir dire dans sa dimension inférencielle en l’opposant à la signification logique et sémantique.



La deuxième partie débâtera de la question de la réalisation des déictiques dans la langue arabe dialectale, ainsi que la conceptualisation des catégories spatiales et temporelles.

Dans la troisième partie, on tentera de montrer les contraintes méthodologiques engendrées dans l’analyse conversationnelle quand on opte pour un modèle régissant les interactions.

Il est à noter que pour l’élaboration de ce travail nous avons voulu enregistrer un corpus varié, qui fuit dans sa forme et son contenu les données formelles des conversations factices où l’on sent l’inscription de l’observateur. Notre tentative n’a pas été fructueuse pour des raisons relatives à la nature même de la conversation qui s’est déroulée.

C’est pour cette raison que nous avons enregistré un nouveau corpus avec un second groupe auquel nous avons demandé de nous narrer les conditions de leur venue en France. Les sujets enregistrés sont étrangers et ils se sont exprimés dans leur langue maternelle (arabe) dans sa variante dialectale (algérien, jordanien, égyptien).

Ce choix est dicté par notre volonté manifeste de voir les réalisations de l’expression du temps et de l’espace dans un espace mental différent. Notre analyse ne se veut pas comparative et l’on ne prétend pas formuler une typologie des formes dans les langues naturelles mais sert à mieux exemplifier les procédés de conceptualisation cognitives.

Dans l’étude des différents corpus, nous allons montrer la complexité de définir, sur le plan cognitif, le statut des unités lexicales exprimant des rapports spatio-temporels. Cette analyse nous conduira par la suite à forger des hypothèses sur les déroulements des interactions verbales et le modèle approprié qui tient compte de la contingence de ces items indexicaux.

















Première partie

1.L’enjeu méthodologique d’une sémantique cognitive:

L’approche frégéenne a marqué sans doute les études sémantiques dans la détermination du sens. Frege a introduit la notion du sens en la reliant à la valeur cognitive de la phrase tout en localisant trois concepts fondamentaux : le sens de la phrase, la pensée exprimée par la phrase et la référence directe de la phrase.

Le sens d’une proposition (S) est défini ainsi : si S et S’ ont une valeur cognitive différente, alors S et S’ possèdent des sens différents.

Ou en d’autres termes : si A comprend S et S’ et accepte S comme vraie sans accepter S’ comme vraie, alors S et S’ ont des sens différents.

C’est ainsi que la pensée est définie comme la résultante immédiate du sens : si S est vraie, et S’ ne l’est pas, S et S’ expriment des pensées différentes.

Par référence directe il désigne les clauses d’équivalence d’une pensée : si A croit que S est vraie et A croit que S’ ne l’est pas, alors S et S’ n’ont pas la même référence directe.

Pour résumer, Frege fonde sa vision sur une distinction antithétique entre pensée, qualifiée d’objective, et référence : S et S’ ont des sens différents si et seulement si elles expriment des pensées différentes, et si et seulement si elles ont des références directes différentes.



Ces réflexions, quelques intéressantes qu’elles soient dans l’introduction des concepts de la dénotation et de la référence dans leur segmentations objectives, soulèvent une question malaisée sur leurs relations avec la construction de la représentation ainsi que sur les mécanismes de compréhension qu’elles engendrent.

Quand on opère un examen minutieux de cette approche, on déduit que la valeur cognitive d’un énoncé dans le langage est toujours relative à sa propriété sémantique immanente qui est conçue en dehors du processus mental du locuteur ou du destinataire.



Le projet montagovien reprend lui aussi dans son intégralité une conception dans le traitement de la signification inscrite dans une logique formelle par essence vériconditionnelle. Cela implique que la signification dans sa dimension logique est uniforme pour tout locuteur (dans sa version idéale).

Les tenants de ce paradigme ont tenté de déceler les mécanismes sémantiques d’une proposition en lui assignant obligatoirement une forme logique ainsi qu’un contexte d’identification et de différenciation. Or, nous pensons que les conditions de vérité, si elles sont remplies, ne forment pas nécessairement la valeur sémantique de la proposition ni la condition de sa compréhension. L’inférence ne peut pas être détectée dans tous les contextes, raison pour laquelle il faut mettre en relief dans ce calcul les acquis cognitifs du locuteur.



Il est à noter aussi que l’intension du mot et ses valeurs prédicatives peuvent jouer un rôle incontestable dans la spécification du sens, ce qui explique parfois les malentendus et les ratés dans les interactions verbales.



Cette vision vériconditionnelle qui se veut positiviste et objective omet de sa perspective les expressions atomiques du langage, privilégie la forme dans sa constance et dénigre le fait que la signification est une variable conditionnée dans sa nature par le contexte.



Il est évident, pour que la sémantique parvienne à délimiter les contours du sens, de tenir en considération la variabilité lexicale dans sa complexité synonymique et polysémique, d’analyser la compréhension comme un processus cognitif et en ultime point d’allouer aux représentations mentales un statut subjectif.



La construction de cet univers traduit la potentialité du langage à réorganiser le monde réel et implique que la pensée s’identifie à la structure du langage. La représentation devient ainsi l’aspect de la pensée et le langage son conduit.



Par cette assertion nous n’insinuons pas un point de vue définitif mais nous faisons un constat approximatif de ce qui est immédiat : Sens et cognition sont intimement liés. Cet abandon de l’approche vériconditionnelle du sens au profit d’une cognitive se justifie par le fait que :

La cognition humaine intègre immanquablement l’activité langagière en tant qu’aspect fondamental dans la détermination des croyances et des connaissances.

Le langage n’est pas un « self-contained activity » mais il est en interaction avec la perception et le raisonnement.

(iii) le sens est conceptuel, défini dans la sphère subjective. La conceptualisation et la catégorisation du sens peuvent engendrer des formes scories, conventionnelles et ritualisées (prototypiques).

(iv) l’objet de la sémantique ne se résume pas dans l’étude de la typicalité et l’atypicalité des formes propositionnelles mais dans la définition des règles de cohérence des catégories sémantiques.



Donc, l’intérêt d’une étude sémantique cognitive réside dans la définition des conditions d’applicabilité des formes langagières et dans le refus ontologique d’une sémantique virtuelle et rigide qui organise les signifiés. Nous reconduisons les signifiés aux concepts et le langage à la conceptualisation.











































2.Etude de l’espace et du temps :

2.1.L’expression de l’espace

L’espace créé lors d’une interaction facilite la représentation du récit. Il est à la fois temporel, défini dans l’avant et l’après, et réel car par son biais on meuble le récit.

Le destinataire a besoin de palier les informations manquantes dans la perception du monde qu’il décrypte.

L’espace n’est pas conçu dans une dimension physique mais il est un espace de représentation qui sert à actualiser, à caractériser et déterminer l’axe temporel ainsi que le procès. La métaphore du mouvement nécessite un lieu de représentation, un temps et une actance.

Les déictiques de cette catégorie permettent d’inscrire les énoncés dans l’espace par rapport à un « maintenant » de l’énonciation ou par rapport à la position du locuteur dans l’espace.

Le langage dispose de quelques catégories spécifiques impliquant cet usage, elles se réalisent sous les formes suivantes :

-les adverbes et les locutions adverbiales : là, ici, près, loin, en haut, en bas, à gauche, à droite… sont ordonnés d’une façon hiérarchique par rapport au point de référence

-les adjectifs démonstratifs

-les pronoms démonstratifs : ceci, cela ça, celui-ci, celui-là… introduisent la notion de proximité

Comme on l’a indiqué, les démonstratifs ne sont pas toujours des déictiques, ils peuvent aussi être anaphoriques. Ils sont déictiques quand le locuteur réfère à la situation d’énonciation.







Cette catégorie de concepts est formée par des structures qui se sanctionnent totalement à l’usage par des procédés de comparaison entre structures. Ce qui est problématique avec ce domaine, c’est sa hiérarchie manifeste dans l’aménagement du cadre spatial.

Nous pouvons relever quelques caractères saillants motivant leur organisation :

*Ces concepts s’articulent autour d’une idée d’organisation géométrique impliquant une certaine linéarité : la conceptualisation de la structure suppose un point d’ancrage par rapport au site ou à la trajectoire.

*Ils subissent une certaine graduation et leur signification dévoilent un figement de forme et de sens conditionné par le contexte.

*Ces items sont de nature polysémique, ils peuvent intégrer un domaine (frame) élémentaire dans la désignation des choses et des procès ou un domaine abstrait dans l’organisation de l’espace cognitif.



Les travaux actuels sur les prépositions spatiales focalisent les recherches sur l’aspect statique de ces unités (dans /en /contre /hors de…) et ne tentent pas de revoir l’aspect topologico-dynamique à l’instar de Jackendoff dans « Semnatics and cognition » (1983).

Jackendoff présente trois types de formules conditionnant la conceptualisation de ces unités :

Des entités de localisation [PATH], [PLACE]

Des entités non localisatrices [THING], [STATE] et [EVENT]

Des entités prédicatives circonstancielles

Il définit ensuite les fonctions selon un critère de liaison à un ou plusieurs arguments. Ces unités servent à identifier, à inscrire dans la temporalité (fonction locale d’ordre temporel ou circonstanciel) ou à exprimer un rapport de possession.



Dans cette analyse Jackendoff attribue un caractère aspectuel à ces fonctions qui peut se traduire par la localisation de l’origine, la destination et l’agentivité (relation possessive révélant l’objet de [ :Patient] ou le sujet de [ :Actor]).

Ces primitives conceptuelles sont la raison organisatrice des expressions spatiales. Jackendoff déduit de ce schème une taxinomie de mouvement et de trajectoire (contiguïté, inclusion, contenance, déroulement avec…).



Cette entreprise qui vise à étayer les rapports entre cognition et langage dans les domaines de l’appréhension des expressions spatiales, doit intégrer une autre distinction fondamentale et spécifique entre les modes de conceptualisation et les « frame of reference ». En effet, les réalisations de ces unités dans les langues naturelles sont variables : L’émergence de ce paradigme typologique est justifiée par les écarts dans les schèmes représentatifs de la spatialité propres à chaque culture et à chaque langue.

Nous partons des postulats suivants :

*l’indépendance de la cognition spatiale dans son rapport au langage

*l’existence d’un modèle cognitif pré-conceptuel, conditionné par la perception, organisant l’espace linguistique. Définir ce modèle passe par l’étude de la réalisation de l’opposition figure et ground (fond) (le processus de l’organisation de la figure et les signes qui facilitent son repérage pour qu’elle soit mémorisée ou évoquée).



En définitif, nous allons prendre en considération ces remarques afin d’étudier nos données en langue arabe et en français et de voir les différentes réalisations des déictiques et des formes propositionnelles dans l’expression de l’espace.











































2.2.L’aspect et les temps verbaux :

La marque du temps est parfois inhérente au verbe, à l’adverbe ou à la préposition. Toutefois, il faut noter que le temps n’est pas une catégorie morphologique du verbe. On énumère les formes suivantes exprimant l’ancrage du discours dans l’axe du temps :

-La suffixe verbal, auxiliaire : Le système temporel (modes et temps).

-Les adverbes de temps, compléments circonstanciels et subordonnées temporelles.

-La relation entre énoncés : Causalité, simultanéité, antériorité.

Le temps est souvent assigné à la phrase mais le verbe peut envisager un aspect en lui-même :

-Itération / non-itération : sautiller / sauter

-Instantané, ponctuel / duratif : éclater / dormir

-Inchoatif / non inchoatif : jaunir / courir / vieillir

-Conclusif / non conclusif : acheter / habiter

La modalité temporelle marque le procès :

- Perfectif / imperfectif : Il écrivit / il écrivait.

- Accompli (procès achevé) / non accompli : Il dîna / il mange.

Les adverbes et locutions adverbiales du temps peuvent être absolus / relatifs. Le recourt à un adverbe de temps comme « maintenant » n’est pas toujours une indication temporelle mais parfois renvoie à une référence virtuelle. Cet écart est dû à l’usage polysémique de l’adverbe ou par le fait qu’il se reporte à une construction logique.

Ces occurrences déterminent, en dehors du temps, l’espace de l’énonciation (cf. Fillmore (1975), Fauconnier (1984)). Ce sont des indications qui ne s’interprètent que par rapport à un temps défini. Elles doivent être repérées sur l’axe du temps par rapport au point de référence.

1.2.3.Référence temporelle et référence personnelle :

La segmentation du temps dans un axe défini par le maintenant de l’énonciation n’est pas suffisante pour expliquer les repères multiples qu’un locuteur utilise pour exprimer sa pensée ou narrer un récit. La distinction faite entre le temps relatif et le temps physique nous décrit la représentation que l’on se fait du temps par rapport à un événement donné. Mais cette analyse écarte de sa perspective la complexité qui s’opère dans la définition même du point de référence qui ne coïncide pas forcément avec la référence personnelle (le récit à titre indicatif). Les deux dimensions linéaires dégagées ne sont pas suffisantes pour définir l’intervalle et la durée de l’action dans le temps.

T° physique

< ME >



T° relatif

avant après





A cela s’ajoute l’aspect inhérent au verbe qui marque la durée et l’accomplissement de l’action :

Procès



Itératif non itératif

Combien de fois

Durée localisation

Depuis combien de temps quand

Pendant combien de temps, depuis quand





Dans le corpus, nous avons remarqué que l’expression du temps était réduite à un modèle qui détermine l’action dans le « avant » et le « après » du point de la parole :

« Quand j’avais dix ans ma grand mère est morte. On était à Thiais et on était en train de poser la tombe. Sur la pierre noire il y avait des orties. C’était elle. »

Nous citons cet exemple pour illustrer l’idée que l’expression indexicale du temps est souvent suivie par des indications anaphoriques et temporelles absolues. La marque discontinue de l’expression grammaticale du temps, dans la suffixation verbale et dans la forme auxiliaire, actualise l’évènement dans le contexte.

La problématique majeure que l’indexicalité temporelle soulève, est la définition du mécanisme qui assure au destinataire l’appropriation de l’expérience temporelle du locuteur et son assimilation. Cette opération suppose que le locuteur indique sans ambiguïté son point de référence, respecte la chronologie et adopte la version la plus pertinente pour narrer son histoire ou décrire son quotidien.

Sperber et Wilson (1989) présentent l’ancrage temporel sous deux aspects : Le premier est dicté par la nature descriptive et représentative du langage et le second intègre son volet interprétatif (ressemblance à une forme propositionnelle). Certes, cette opposition est valable pour les déictiques auto-référentiels (comme aujourd’hui…) pour appréhender le contenu. Toutefois, elle s’avère inefficace dans la délimitation du sens véhiculé dans les rapports de causalité, de simultanéité et d’antériorité. Ils précisent : « Pour distinguer ces deux modes de représentation –représentation en vertu des conditions de vérité et représentation en vertu d’une ressemblance– nous appellerons la première description et la seconde interprétation. Nous dirons qu’un énoncé représente descriptivement l’état de choses et que la proposition exprimée est vraie, et représente interprétativement une représentation à la laquelle il ressemble quant à son contenu »



Cette différenciation repose sur un critère discutable qui retient la forme de l’expression et ses possibilités interprétatives. Or, la question demeure persistante dans la caractérisation du mécanisme qui conduit à la distinction ainsi que la valeur sémantique du mot.

Faut-il se fier à l’usage normatif ou à la pertinence communicative de l’expression ? Quels sont les critères définitoires qui font d’une expression temporelle descriptive ou interprétative ?

L’approche de Fauconnier (les espaces mentaux ) détermine la notion du temps selon le principe d’identification de l’espace de « l’univers raconté ou narré » et « l’espace parcours ». Ce modèle semble donner une explication sur le processus de la construction du comput temporel de la référence.

Nous pensons que les unités indexicales, impliquant le temps, sont définies dans l’interaction par les règles conversationnelles qui associent la notion de la pertinence à la manière ou selon l’expression kantienne la perception sensible.

Si on admet que les participants d’une conversation doivent coopérer, il faut aussi que cette coopération soit régie par des règles linguistiques, culturelles et sociales. Le discours paritaire et disparitaire ainsi que l’usage du registre de la langue montrent que la condition nécessaire de toute interaction est le respect du contexte général : on adapte le discours au contexte et on ne multiplie pas les informations non requises.



Ce principe méthodologique explique dans son ensemble la raison pour laquelle il y a des temps verbaux qui tendent à devenir désuets dans la conversation : la pertinence d’un énoncé suppose que les marques temporelles soient faciles à déterminer.

La référence personnelle est centrale dans le discours du locuteur. C’est par son biais que l’énoncé prend sens. Le destinataire récupère ces indications pour créer un univers d’action inscrit dans un espace, défini dans des intervalles et cohérent dans une chronologie.

Cette opération est primordiale dans l’échange car elle rend la parole tel un bien interchangeable que chaque auditeur peut s’approprier. Cette valeur symbolique de l’échange est systématique, sans quoi la compréhension mutuelle n’est pas assurée. Les expressions déictiques, traduisant l’espace temporel, ne différent pas des expressions littérales quant à leur essence mais seulement quant à leur degré d’approximation et de référence. Le principe de saturation sémantique (intension et extension) et la référence virtuelle et actuelle définis par Milner expliquent la raison de l’écart référentiel que présente les déictiques.



L’acquisition de cette compétence coordinatrice des procès dans le temps est certainement relative au langage, motivée par des règles de cohérence internes.

La divergence entre les langues naturelles dans l’expression du temps puise sa raison essentielle dans la représentation spatio-temporelle que chaque communauté linguistique se fait. Les écarts dans les temps verbaux entre les systèmes linguistiques traduisent cette différence et impliquent que la conceptualisation de temps suppose deux articulations possibles :

-La première trouve sa raison d’être dans le système linguistique en tant que forme normée exprimant des formes logiques.

-La seconde, inscrite dans la sphère subjective voire intuitive, traduit la compétence de l’usager à formuler des énoncés pertinents, optant pour les formes les moins complexes et les plus représentatifs.

Il suffit de voir les étapes d’acquisition du langage chez l’enfant pour se rendre compte que les activités de re-wording commencent essentiellement par la préférence pour les formes les moins complexes. Des notions telles qu’hier et demain ne sont pas assimilées sans difficulté car elles supposent un degré d’organisation de l’espace-temps ainsi que la faculté de mémoriser le procès ou l’état dans une structure chronologique conforme à l’usage.

La reformulation, en tant que moyen d’acquisition, s’avère incohérente quand on voit la difficulté de l’enfant à s’affirmer dans des productions labyrinthiques auxquelles seul un effort d’interprétation généralisant peut donner sens. La représentation du cadre temporel débute avec cet exercice de conceptualisation des formes existantes. Toutefois, il faut noter que cette conceptualisation est corrigée par la reprise conventionnelle dans sa forme injonctive.

L’appréhension de la structure du temps commence par le discernement des formes spatiales. La géométrie de l’espace est un fait perceptif auquel l’enfant est sensible. Il se situe dans l’avant et l’après et dans le dedans et le dehors. Ce savoir spatio-temporel représente une contrainte primordiale pour l’apprentissage.

















































Deuxième partie



2.1.Remarques préliminaires :

Le corpus étudié au cours de cette analyse est composé de trois enregistrements en langue arabe de trois étudiants arabophones qui narrent librement les circonstances de leur venue en France. Nous avons varié notre matière pour mieux élucider les différentes réalisations possibles des formes étudiées.

Il est à noter que la langue arabe littérale demeure le support de référence sémantico-syntaxique pour les parlers locaux. Cet ancrage de la variante dialectale par rapport à l’arabe n’est pas toujours évident sur le plan lexical et phonologique. L’interférence, le code switching et les emprunts ont favorisé l’enrichissement de quelques dialectes au détriment de l’arabe soutenu.

L’intercompréhension, quoiqu’elle soit assurée, demande un effort mutuel des participants pour qu’ils assurent une communication dans leurs dialectes maternels.

Aujourd’hui, l’arabe soutenu regagne de nouveau un grand terrain dans les pays de maghreb.

On découpe les dialectes arabes souvent selon un critère d’aire géographique (que nous considérons grossier) séparant le Maghreb de l’Orient. La caractérisation de ces variantes se base sur un constat généralisant qui n’opère pas une description des spécificités de chaque variété dialectale.

Sur le plan phonologique, on constate qu’au sein de chaque parler il y a des variantes sous-jacentes. Les variantes libres qui concernent essentiellement les phonèmes [q]ۊ et

[ ] ج, (le premier se réalise librement en [g]ڨ, [e :] أ le second en [j] ي et [g]ۋ) sont généralisées dans toutes les aires.

Le système prépositionnel et les marques temporelles sont presque conformes à l’arabe littéral. Dans quelques parlers, on tend à introduire, par effet d’acculturation, des structures étrangères, le cas échéant dans l’arabe algérien et marocain.

Dans les pays arabes, les langues minoritaires telles que le berbère, le copte, le kurde et l’hébreu participent à l’enrichissement des parlers locaux. Les dialectes arabes respectent la typologie de l’arabe classique en optant pour les phrases verbales (VSO) et nominales.

Ces remarques servent à expliquer le degré de maîtrise de l’arabe chez les trois personnes interviewées. Said, de nationalité égyptienne, s’exprime en arabe égyptien (variante cairote), Mahmoud, de nationalité jordanienne, s’exprime en arabe soutenu (variante bédouine), et Hider, de langue maternelle berbère, s’exprime en arabe algérois standard.



Cette division en variante n’est pas aléatoire mais fondée sur une classification qui tient compte du niveau d’instruction de l’usager et son degré de combinaison entre les structures dialectales et la structure de référence qui est l’arabe classique.

La scolarisation et la tentative de standardiser les dialectes à travers les moyens de communications participent à rendre le statut des variantes dialectales locales instables. Ces dialectes intègrent de plus en plus des formes attestées de l’arabe classique et participent par ce fait à favoriser la domination du dialecte le plus proche de la langue de référence.









2.2.L’expression du temps :Le verbe arabe intègre un statut particulier dans sa désignation du temps. Sa formation de base est définie sur un modèle dérivationnel, à trois consonnes, du verbe faire (faâla) : ل عف .

La méthode parasynthétique, dérivationnelle, consiste à rajouter des préfixes exprimant des procès selon des formes forgées sur le modèle du verbe de base (faire). La dérivation nominale, ainsi que des parties du discours, reprend la même méthode productive.

Le marqueur temporel du futur se résume dans le phonème [s] س, l’imparfait et le plus que parfait se réalisent par le biais de l’auxiliaire être qui a une forme infinitive indiquant le passé [ke :na]. Il s’amalgame avec le morphème exprimant l’éventualité [s].

Le passé a une forme simple et composée traduite formellement par l’opposition passé-présent. Le verbe au présent subit un changement morphologique par l’introduction de la marque de la personne tandis qu’au passé sa morphologie n’est pas altérée.

La difficulté réelle que les apprenants de la langue arabe affrontent réside dans l’amalgame exprimant la personne et le temps. La marque temporelle devient ainsi relative à la personne. Ces deux marques sont indissociables au niveau de la forme et de la fonction et elles sont représentées par le même morphème.



Pour illustrer cette idée nous citons cet exemple du corpus (1) :

« [gitţelafãraensahena] (venu+ à+ France+ ici) » le verbe venir [ge :a] conjugué au passé avec la première personne : [gitţ]. On souligne ici que la marque de la personne et du temps est [tţ].

Nous ajoutons aussi que cette économie, dans l’expression de la fonction et du mode, est pertinente dans l’usage, mais en cas d’ambiguïté le pronom personnel est sollicité, hormis dans le cas de la non-personne ou de « la personne de l’absent » où la présence du prénom produit une emphase voire un pléonasme.

Il est à noter que ces pronoms personnels occupent un statut différent du français et intègrent des catégories spécifiques. Ils peuvent désigner l’instance subjective susceptible de prendre en charge les relations prédicatives construites au sein d’énoncés : je, tu (composé de deux formes incluant le genre féminin ou masculin), le duel, vous (composé de deux formes incluant le genre) et le nous qui a le même statut qu’en français et peut occuper une place intermédiaire vu son usage polysémique à l’instar de « on ».



En ultime point, nous mentionnons que l’expression du temps dans la langue arabe est exprimée fondamentalement par des morphèmes grammaticaux et par l’aspect inhérent au verbe. Le type de la phrase et sa modalité peuvent traduire le rapport temporel adéquat.

Dans les dialectes étudiés l’expression de futur se réalise sous trois aspects :

On introduit un morphéme grammatical [t] synonyme de [s] en arabe classique. D’autres équivalences sont attestées par l’usage de [be :ch] (synonyme de la forme étymologique de [s] qui est [sawfa]) ou par l’introduction de [ĥ] qui occupe la même fonction communicative.

Les prépositions véhiculant un rapport temporel sont nombreuses, marquées par leur polysémie. Nous citons à titre indicatif quelques-unes d’entre elles :

-[ĥi :na] à l’instant où. Proche de [inda] indiquant la causalité et le rapport de concomitance.

-[qabla] avant et [bâda] après.

-[iθen] mot traduisant une relation de causalité, synonyme de alors mais qui se combine avec les formes prépositionnelles simples pour donner des formes complexes [waqtąiθen] à ce moment, [indąiθen] à cet instant-ci…

Dans le corpus, seules les prépositions à forme simple sont utilisées. Nous pensons que c’est allégement est justifié par le fait que la forme composée peut insinuer deux rapports : un de temps et l’autre logique. Les trois interviewés ont recourt à une seule structure simplifiée, par l’adjonction de deux mots, pour exprimer la simultanéité : [finefselwaqt] (dans +temps+ même).



La représentation de l’espace temporel, dans la langue arabe, est sujette à plusieurs contraintes qui se manifestent dans le rapport radical qui lie le temps à la logique. Cela implique que le temps est significatif dans une structure qui doit être logique dans sa définition de la relation de précédence ou d’antériorité. De plus, il faut que le sens soit achevé pour qu’il ait sens. Des énoncés de type : *pluie+tomber+ passé nécessitent une détermination spécifique sans quoi la phrase n’est pas attestée : il faut définir le moment par un adverbe véhiculant la circonstance (hier) ou relier l’énoncé à un autre.



En ultime point, nous signalons que le verbe en arabe est synonyme de l’action. Il est synonyme même dans sa désignation au faire et au vouloir (le faire= verbe), le sujet est celui qui fait, le complément a le statut de ce qui est fait ou qui a subit l’acte de faire (aspect accompli). On déduit de cette terminologie l’importance de l’action dans l’actualisation des procès.

Les dialectes arabes étudiés dans cet espace d’observation sont conformes aux mêmes impératifs, ce qui signifie que la réalisation linguistique du temps demeure prisonnière de la structure et du mode opté.

Pour synthétiser, nous notons que l’usager arabe représente la catégorie du temps sous deux aspects :

-un aspect grammatical non suffisant pour lui-même mais nécessaire pour formuler des énoncés inscrits dans l’avant et l’après de l’énonciation.

- le contexte de la représentation qui donne sens et forme aux expressions déictiques et grammaticales.



































2.3.L’expression de l’espace et du mouvement :La raison pour laquelle nous entreprenons cette analyse du mouvement et son inscription dans l’espace émane du principe souvent non vérifié qui attribut à la structure sémantique les fonctions d’ancrage et de représentation pré-linquistiques. Cette affirmation commence par doter les structures lexicales de quelques propriétés spatiales encodées ontologiquement dans les indéxicaux et les adjectifs. Nous pensons que la recherche d’un niveau minimal de l’expression de l’espace doit tenir en considération le traitement inférentiel de ces unités. La classification de cette catégorie nécessite la détermination de la nature de l’expression et sa valeur dénotative : localisation absolue ou relative, repère déictique, repère orienté à un site ou repère associé à un mouvement. On peut donc déduire que ces unités traduisent un rapport analogique, métaphorique et métonymique.

Pour schématiser le statut des prépositions convoquant un cadre spatial, nous nous référons au corpus n°3.

Nous observons que la préposition dans [fi] est intrinsèquement liée au verbe. Elle exprime un rapport contenant-contenu mais aussi le rapport que nous appelons des propriétés essentielles des choses et des êtres. Ce genre de préposition occupe un statut polysémique qui rend son étude reliée à un point de vue.

[fifranasa ] en France / [fiashab] il y a des amis / [Fi raeii] selon moi.

D’après ces exemples nous remarquons que le sens de la préposition est motivé par sa dépendance syntaxique. Elle ne détermine pas seulement le rapport d’inclusion mais induit dans son extension l’idée de la possession.

Nous pensons que le projet de Langacker de définir les catégories grammaticales sur des fondements notionnels incluant leurs domaines cognitifs (pour aboutir à une schématisation des classes irréductibles et les associations d’image qu’elles produisent) est justifié.



Les prépositions spatiales s’organisent autour d’un site pour situer un thème, un objet. Ce procédé demeure le même dans la langue arabe : l’objet est défini par rapport à l’indice le plus saillant : taille, proximité… il va sans dire que ces indications n’ont pas un caractère catégorique et ne fondent pas une typologie pour l’organisation de l’espace.

Certes, la construction du cadre spatial peut inclure des universaux qui peuvent être étudiés dans une perspective comparative afin de discerner la matrice qui les engendre. Néanmoins, cette entreprise commence par revoir la conception actuelle que l’on se fait des parties du discours.

La conceptualisation des unités mimant le mouvement et exprimant la spatialité nécessite, pour que ces unités soient appropriées, des modèles qui préexistent intuitivement. Il est indéniable que la détermination de ces modèles nous conduit immanquablement aux polémiques traditionnelles sur les sens atomiques des unités lexicales.























2.4.La relation de précédence et la causalité temporelle :

Reichenbach a introduit la notion de point de référence R, speech point S et point of event E. Ces distinctions servent à esquisser le point de référence et à définir la relation qu’il entretient avec trois notions nuancées dans chaque énoncé : événement, moment et intervalle. Par ce modèle, il a tenté de fonder une ontologie des éventualités qui prend en considération les différentes phases de procès ainsi que ses états.

Donc, l’étude de temps consiste à faire un repérage de l’éventualité dans la ligne temporelle et indiquer par la suite sa relation entretenue dans le discours avec les autres éventualités.



Pour la représentation du discours dans les dialectes arabes, ces trois repères sont indispensables dans la définition du temps. L’intervalle est marqué par des indications spatio-temporelles pertinentes qui découpent les moments par des déictiques tels que : avant cela, après cela, dans cela. Ce recourt à ces unités, pour actualiser les procès et les organiser dans des formes cohérentes, nuit parfois à la pertinence avec l’usage excessif de la réitération et le maintient des indications anaphoriques.



Dans le corpus n°2, l’interviewé éprouve une difficulté réelle dans l’usage de ces items grammaticaux. Il valide l’opposition passé/présent par les indications chronologiques absolues et la reprise de après. Son discours est linéaire. Il se résume dans l’indication de la phase initiale « il y a 4 ans » pour arriver à l’état final.

Son incapacité à utiliser les formes adéquates et variées pour exprimer les relations d’antériorité, de postériorité et de concomitance est due à son faible degré de maîtrise de la langue (il est de langue maternelle berbère). Il fait intervenir trois registres d’organisation temporelle : arabe dialectale, berbère et français, ce qui produit un discours rudimentaire et réductionniste dans son architecture.



En revanche, dans le corpus n°1, les évènements et les intervalles sont foncièrement liés les uns aux autres. C’est le sujet parlant qui se déplace dans l’axe du temps dans deux directions opposées.

Nous schématisons son récit sur le plan événementiel ainsi :





Date approximative :

2 ans et demi
Maintenant
T1 je vais préparer un autre diplôme
T 3 je rentre en Egypte

j’ai obtenu mon diplôme

Professeur en Egypte
T2 je ferais mes études en traduction






Le point de référence de ce récit se situe dans le passé et toutes les éventualités sont relatives à un To (il y a deux ans et demi). L’autre intervalle confine les limites d’un maintenant d’énonciation (j’ai obtenu mon diplôme). Ce qui fait que le projet anticipé est conditionné par un passé proche conçu comme présent accompli.



En définitive, nous concevons la relation temporelle dans ses dimensions multiples (de précédence et de concomitance) dans une perspective causale qui s’élucide dans le rapport de succession, d’enchevêtrement et de simultanéité.



La logique apparente de ces formes n’est que la résultante immédiate de leur linéarité. « En d’autres termes, le noyau sémantique profond des énoncés (et des termes eux-mêmes) est constitué non par une quelconque donation de leur référence, mais par les relations qu’entretient cet énoncé avec le discours qui le précède et le suive ». Cette relation est intrinsèquement liée au domaine de la référence de chaque mot ainsi que de chaque catégorie. Ces entités sont co-orientées ou anti–orientées selon la gradualité (positivité et négativité) du discours.



Nous pensons que pour mieux appréhender la notion du temps il est impératif de délaisser son aspect quantitatif pour se focaliser sur sa valeur symbolique à situer les moments et les évènements dans un espace cognitif subjectif dépendant d’une conceptualisation conventionnelle.



La réalisation grammaticale et lexicale de l’expression du temps dans la langue arabe dialectale (d’après les corpus recueillis) ne permet pas de décider si cette organisation est liée à la langue ou à une conceptualisation a priori de l’espace. D’après nos données, nous déduisons que la cohérence des énoncés, inscrits dans l’avant et l’après, est régie essentiellement par une règle méta prédicative qui dépasse les limites de la catégorie et oriente l’ensemble du discours.



La représentation de l’espace temporel dans le corpus en dialecte égyptien est conçue dans une perspective causale : la relation de cause à effet marque le récit et traduit l’inscription non linéaire des intervalles.

Le corpus en dialecte algérien décèle une problématique spécifique sur le contenu prépositionnel : on se questionne sur le fait que les prépositions (conditionnelles et temporelles) puissent véhiculer la notion du temps quand le récit ne respecte pas un schème de représentation temporel conventionnel.



Nous avons focalisé notre analyse sur la réalisation et les conditions de réalisations des déictiques impliquant un rapport spatio-temporel, pour avancer la thèse suivante

La représentation de temps est subjective mais elle suppose un format conventionnel qui intègre l’intension des unités.

Lors des interactions verbales il n’y a pas un sens construit mais un sens en construction conditionnant par le rapport de force que les interactants entretiennent les uns avec les autres.



























Troisième partie



































3.1.L’analyse conversationnelle et les enjeux du modèle :



Cette partie traite en premier chef de la notion de coopération dans les interactions verbales. Nous voulons montrer à travers cette analyse d’une conversation que les principes méthodologiques de Grice, quoiqu’ils soient descriptifs dans leurs formes, omettent de leur perspective la relation subjective et personnelle qui peut exister entre les participants d’une interaction.

Nous désignons par cette remarque que la ritualisation des discussions peut aboutir à un abandon radical des règles conversationnelles. Nous suggérons que la description de la conversation doive inclure des éléments descriptifs des rapports intersubjectifs des interactants.

Certes, le modèle gricéen peut déceler quelques mécanismes sous-jacents, mais il est incapable de fournir des réponses non généralisantes sur les interactions ratées.



L’interaction enregistrée s’articule en deux périodes séquentielles, chacune marquée par la prise de parole d’un des participants. Dans la gestion des tours, il n’y a pas eu réellement de vrai échange mais une négociation perpétuelle de place.

Les agents de cette conversation sont : le propriétaire du café, le voisin tenant une librairie, le serveur et un client. Ils sont désignés au cours de l’analyse tour à tour par (le Propriétaire P, le Libraire L, le Serveur S et le Client C).

La conversation débute par une information qui, au premier abord, est adressée à un seul destinataire. La phrase suscite l’intérêt de tous les participants : « je suis en train de lire le Coran ». Cette déclaration venant d’un français « pas tellement croyant » trouve son écho chez les autres participants de culture musulmane.

La discussion commence par définir la version du Coran que L est en train de lire. Il pense qu’il est préférable pour lui de lire une version Wahhabite, ce qui déclenche l’indignation de P. L’interaction prend forme dès que P commence à attaquer L. A ce stade, L commence alors à se défendre.

La circulation et la prise de parole (turn taking) sont désordonnées. On peut considérer cette séquence comme « ratée ».

La deuxième période séquentielle débute avec le départ de P. C, qui ne connaît pas L, demande au serveur si L est bien un libraire : « monsieur est libraire ? ». C’est S qui fait ensuite les présentations. Une discussion ou une réflexion sur la mort s’engage : C se contente de poser quelques questions et acquiesce tout au long de la conversation. Le don de parole et les chevauchements sont rares.

L occupe la fonction locutrice et il prive par ce fait l’alternance des tours.

Ce qui est remarquable dans l’interaction portant sur le Coran et le Wahhabisme est que le discours est paritaire, quoiqu’il n’y ait pas de connaissance partagée du sujet. Les deux participants (L et P) n’ont pas la même définition sémantique des concepts utilisés. On est amené durant cette conversation à s’interroger sur le sens inféré par maintes expressions. Il n’y a pas d’accord entre les participants quant à l’interprétation des signaux : Ils ne veulent pas se soumettre à la négociation proposée, ou peut-être n’y a-t-il pas d’indices suffisants pour l’application des règles conversationnelles ?











(0.17mn à la 10.00 mn) :

Avant de filmer ce premier moment de la conversation, les participants sont répartis dans l’espace du comptoir d’une façon circulaire. Le propriétaire P discute avec le libraire L.

C et son ami l’étudiant parlent entre eux en Kabyle. Le serveur S et l’enquêteur sont derrière le comptoir.

Tous sont conscients du fait que la caméra est là mais ne savent pas à quel moment elle enregistre.

Le serveur joue le rôle du médiateur, il parle avec les deux groupes. Le libraire s’adresse sans cesse au serveur jusqu’au moment où il lui annonce son projet de lire le Coran.

A cet instant la conversation prend une allure et une forme différentes. D’abord, les deux Kabyles algériens vont interrompre leur discussion : l’étudiant est appelé par une amie, C devient alors un interlocuteur par sa seule présence. La nature du sujet évoqué donne à ce compagnon de comptoir le droit d’intervenir parce que le libraire suppose que tous, de par leurs origines maghrébines, ont déjà lu le Coran.

Le tour du libraire est marqué par une ironie certaine et est aussi une démonstration de sa maîtrise du sujet :

La prosodie et le regard du libraire consolident l’hypothèse qu’il est en train de plaisanter. Cependant le propriétaire veut admettre que le libraire est sérieux en énonçant son projet de lecture au serveur.

Il est à remarquer que l’échange varie dans deux sens : le libraire s’adresse au serveur tout en répondant à son destinataire réel P qui s’adresse à lui. Il y a un désir de discuter ce sujet de la part du propriétaire mais le libraire, par son comportement non coopératif, essaie par maints indices pertinents d’inférer qu’il plaisante : L est sûr que son destinataire et tous les interlocuteurs le comprennent.

Les anaphoriques sont fréquents dans la formation des séquences. Ils renvoient au premier terme évoqué et à l’intention prononcée du libraire de se convertir. La définition du terme wahhabite n’est pas définie dans la conversation mais elle est reprise sans cesse. En effet, les interlocuteurs supposent que ce terme est assez connu et il est élucidé par le contexte.

Les tours de parole de P développent une information qui n’est pas requise. Il viole, par son attitude, la règle de quantité indispensable au maintien de l’interaction.

Dans son tour P donne la définition approximative du wahhabisme en rattachant ce terme à ceux de « Coran » et « interprétation ». L’explication paraît ambiguë parce qu’elle fait intervenir des informations qui ne sont pas partagées. Dans l’interaction, on évoque un « Ils» qui ne renvoie pas certainement à une époque révolue mais à un intervalle temporel contemporain incluant un lieu.

Ce tour, dans son sens littéral, demande des explications de la part du destinataire pour qu’il y ait compréhension. Le statut ambigu des syntagmes nominaux nécessite une reprise du locuteur pour qu’il soit signifiant. Nous pensons que l’attente du locuteur se résume dans le questionnement et le développement de ce qu’il avance mais le libraire n’est pas intéressé.

Le locuteur, en adoptant un ton injonctif avec son destinataire, ne fait que respecter la règle de véridicité (maxime de qualité). Il dit à son destinataire de ne pas affirmer ce qui est faux mais P aussi, dans son explication, viole la règle de manière en étant ambigu.

L’inscription de la conversation dans un contexte ironique n’épargne pas au libraire la critique. Il évoque ses vraies intentions en précisant qu’il plaisante. Avec cette précision le propriétaire ancre ses tours dans un cadre ironique. Les autres participants se contentent de rire.

Nous pensons que cette adresse de mener la conversation visait à confirmer sa place dans la conversation. Cette négociation est instanciée dans une stratégie consciente qui consiste dans le refus de la plaisanterie, car son acceptation signifie son élimination de l’interaction (la phrase était destinée au serveur).

Nous pensons que les déictiques personnels n’indexent pas seulement le destinataire mais écarte au cours de la conversation les autres interlocuteurs. Par ce procédé, le principe de sélection du prochain locuteur est plus évident : le destinataire n’a pas de raison de ne pas coopérer (droit et devoir). Aussi, par cette façon, on organise les tours de parole selon une distribution qui s’effectue autour des déictiques personnels.

Le choix de destinataire s’opère généralement après une évaluation des places que chaque interactant occupe. On veut que notre tour de parole soit enchâssé dans le déroulement de la conversation. Ce qui nous met dans un processus de calcul : de ce qu’on dit, à quel moment et à quelle personne et dans quel lieu.

Les unités déictiques servent à affiner ce calcul et à lui donner sa dimension désignative. Dans l’interaction il y a une exigence relationnelle qui unit les individus et que l’on ne peut que respecter : mon discours avec l’autre est instauré sur l’intérêt que l’autre peut m’octroyer.

Cet intérêt émerge dans la rigueur adoptée dans le respect des maximes conversationnelles. La succession des tours de parole ne peut avoir qu’un statut binaire :

*le locuteur 2 est sélectionné par le locuteur 1

*ou il s’auto sélectionne.



Les déictiques personnels assurent ce passage d’un auditeur à un autre et implicite le degré de préférence qu’on manifeste pour un destinataire sélectionné.

Les déictiques personnels n’ont pas une fonction désignative. Ils ont seulement une fonction phatique car c’est par le biais de ce « je » que le locuteur signale sa présence et réclame son tour. Les autres doivent coopérer pour ne pas priver un participant de son tour.

Dans cette assertion il ne faut pas oublier la nature rituelle du langage et le fait que la conversation s’articule autour de quelques principes normés socialement où la fonction de locuteur est distribuée entre les différents interactants :

* Le temps de parole doit être égal.

* On parle autant de l’un que de l’autre.

Les règles dégagées par Schegloff, Jefferson et Sacks régissant les participants et leur échange (le don et la prise de parole, le respect du tour de l’autre) impliquent un modèle conversationnel contrairement à un modèle d’énoncé.

L’exemple de la séquence de 0,17mn à 7 mn nous montre la divergence entre ce que l’énoncé propose et ce que la conversation implique. Les manifestations multiples de la plaisanterie et de la provocation contrées par une réponse sérieuse laissent entendre que la conversation va reprendre son ton initial ironique à la fin de la conversation.

Donc, si P continue son discours didactique, il risque par ce faire de générer un conflit, puisqu’il sait que le contenu et la forme de son tour représente une atteinte au territoire de l’autre. Cette préférence pour l’accord est évidente sans quoi il met sa face positive en jeu. .

Cette partie de la conversation est marquée par l’usage des déictiques personnels « je » et « tu » ainsi que par les marques temporelles incluant le mouvement dans l’univers du locuteur ou du destinataire. Le « tu » est générique sinon datif permettant d’insérer l’allocutaire dans l’énoncé comme un témoin fictif.

Nous pensons que cette interaction échappe au modèle et traduit une autre dimension que l’analyse conversationnelle doit réévaluer. Cette dimension consiste dans la définition du terme intérêt conversationnel et la notion de la négociation de place.

Goffman, dans sa théorie d’interactionniste symbolique, ainsi que Sacks et Schegloff ont tenté de fournir des éléments d’analyse pour expliquer le comportement des interactants ainsi que l’organisation séquentielle de la conversation. Cette entreprise s’articule sur un principe qui écarte la langue en tant que structure signifiante de l’analyse.

Nous pensons que repenser le statut de la conversation commence par opérer un nouveau découpage du phénomène interactionnel qui doit faire appel à la langue, à la culture et à la nature du rapport qui unit les interactants car ils présentent le contexte primordial pour que la conversation ait sens.

Si le contexte est le pilier de toute l’analyse interactionnelle dans sa définition du sens, alors il est paradoxal de voir la structure conversationnelle dans l’unicité.

































conclusion







Un des postulats que nous défendons, lors de analyse, consiste dans le refus de l’idée de modèle agençant les tours de parole dans une conversation car nous pensons que les maximes conversationnelles ne peuvent pas acquérir le statut d’une typologie universelle mais elles sont assignées à des contextes relatifs à la culture et l’organisation des rapports sociaux. L’étude du cadre spatio-temporel montre que la réalisation linguistique des unités (prépositionnelles, déictiques, métaphorique) se ressemble dans les langues naturelles, cependant un écart conceptuel apparaît dans leur schème de représentation.

En guise de synthèse nous pensons que le repérage des opérations cognitives qui accompagnent l’émergence et l’usage des déictiques dans un cadre descriptif est possible. Toutefois le traitement interprétatif de ces unités reste contingent, faisant intervenir plusieurs paramètres.

Les recherches sémantiques qui aspirent à définir le sens dans la sphère de la langue doivent intégrer la notion de polysémie dans son acception subjective. Le sens est la résultante immédiate d’un processus de conceptualisation ou maints facteurs concourent dans la détermination des notions régies par la représentation subjective de l’usager.La détermination spatio-temporelle est un exemple pertinent qui illustre le degré du sens et son organisation.

La question de la référence s’avère problématique dans l’interaction parce qu’elle est construite dans un univers d’ancrage qui dépasse la structure linguistique. La référence indexicale est conditionnée par plusieurs mécanismes relatifs au langage, au contexte et à la représentation.

Il n’en demeure pas moins vrai que l’étude de ces unités dans un cadre interactionnel peut nous éclairer sur la technique de l’attribution de la référence ainsi que la répartitions des acteurs de la conversation dans l’espace et le temps. Le questionnement de la langue en tant que système fermé ne peut expliquer la genèse du sens ni les mécanismes des tropes.



Le traitement automatique du langage aspire aujourd’hui à la construction d’une matrice qui pourrait expliquer l’organisation circonstancielle et ordonnée de l’espace, des personnes et du temps. Cette espérance s’avère possible si les recherches linguistiques aspirent à la formation d’une terminologie et d’un cadre théorique qui fuient la généralisation.